CAPITAINE CONAN de Bertrand Tavernier


A vue de nez, si je devais faire une liste mes films français préférés, je dirais que la plupart serait des classiques et des comédies, toutes époques confondues; mais ce qu'il y a de sur, c'est qu'il y aurait 3 films de Bertrand Tavernier dans mon top 10 : "L-627", réalisé en 1992, "ça commence aujourd'hui", daté lui de 1999, et "Capitaine Conan", pour moi le meilleur film de ce grand réalisateur, et sorti sur les écrans français à l'automne 96.
Les États-Unis ont Martin Scorcese et Quantin Tarantino ? Nous on a Bertrand Tavernier, dont l'érudition en matière de cinéma dépasse tout ce qu'on peut imaginer; un petit tour sur son blog s'impose, pour avoir une petite idée de l'étendu de ses connaissances : DVDBLOG par BERTAND TAVERNIER
Le gars a commencé comme critique, puis attaché de presse, assistant-réalisateur et scénariste-dialoguiste, avant d'entamer une formidable carrière de réalisateur au milieu des années 70 avec "L'Horloger de Saint-Paul". Suivront "Que la fête commence", "Une semaine de vacances", "Le Juge et l'Assassin", "La Mort en direct", "Coup de torchon", "Autour de minuit", "La Passion Béatrice", "La Vie et rien d'autre" ou "Un dimanche à la campagne", "Laissez-passer", "Daddy Nostalgie", "L 627", "Ca commence aujourd'hui", "L'Appât", "Holy Lola", "Dans la brume électrique", "La Princesse de Montpensier " et "Quai D’Orsay", son dernier long-métrage en date; quasi tous de très grands films, voir pour certains des classiques. Les nombreux ouvrages autour du cinéma qu'il a également écrit sont de véritables bibles que tout cinéphile doit posséder.
2ème film de son auteur autour de la première guerre mondiale, "Capitaine Conan" raconte l'histoire de 2 frères d'armes durant la guerre des Balkans à la fin et après l'armistice (bien que la guerre soit finie, les combats font encore rage entre l'armée française et l'armée russe). Tout les oppose sauf l'absurdité de la guerre et leur dégout d'un règlement militaire par trop rigide; Conan est un guerrier pur et dur, chef d'un corps francs dont les missions sont quasi suicidaires; Norbert, lui, est un ancien maitre-d'école appelé sous les drapeaux. Leur amitié est mise à mal quand Norbert est nommé avocat de cour martiale, et doit s'attaquer sur ordre de sa hiérarchie aux soldats pilleurs, rebelles et assassins de son ami.

2 ans avant le "Soldat Ryan" de Spielberg, Tavernier aborde lui aussi un point de vue moral en temps de guerre : peut-on condamner des soldats coupables de méfaits civils, alors qu'ils sont des héros ? Conan les défend corps et âme, arguant du fait que ce sont des soldats comme eux qui ont gagné la guerre, là ou les autres (notamment les gradés adeptes du "doigt sur la couture" et des décisions absurdes prônées par un règlement militaire dépassé voir obsolète) l'ont juste faite. Norbert, lui, est tiraillé entre l'admiration et l'amitié qu'il porte à Conan et son devoir de justice face à l'attitude inexcusable dont le corps franc a fait preuve lors du braquage d'un café.
Tavernier dépeint ici la bêtise en temps de guerre avec une justesse qui force le respect. Conan et Norbert, bien que venant de mondes totalement différents, sont amis et compagnons de champs de bataille, et doivent combattre aussi bien leurs ennemis en Roumanie (dans des reconstitutions superbes, violentes et réalistes) que leurs supérieurs rigides, que l'on devine issus d'un monde de privilèges et qui semblent jouer à la guerre plus qu'à ne la faire. Dans la première partie de son film, le réalisateur arrive même régulièrement à souligner ces situations saugrenues avec humour, et qui renforce la stupidité quotidienne vécue par les principaux protagonistes (le monologue de Norbert lorsqu'il défend un soldat nord-africain accusé de désertion alors qu'il s'est simplement trompé de train; les soldats malades se tenant le ventre et obligés d'assister à la cérémonie proclamant la fin de la guerre; l'attitude décalée des gradés, interprétés formidablement par Claude Rich, Bernard Le Coq et François Berléand).


Puis dans la deuxième partie le discours se fait de plus en plus sérieux, Norbert et Conan se voyant confrontés à nouveau à la réalité de la guerre : l'incompréhension de certains à devoir continuer à combattre alors que la paix a été signée, qui plus est les russes, des anciens alliés; l'incapacité d'autres à pouvoir combattre, considérés comme lâches alors qu'il sont juste apeurés et lassés de voir leurs compagnons d'arme devenir de la chair à canon; Conan, capitaine formé à être une machine à tuer et obligé de remiser ses grenades et son couteau, alors que ses (désormais) seuls repères sont les champs de bataille ainsi que la rage et la colère qui l'anime face à l'ennemi (tout est dit dans cette phrase de Conan à la moitié du long métrage :"Tuer un type, tout le monde pouvait le faire, mais en le tuant, loger la peur dans le crâne de 10 000 autres, ça c'était notre boulot à nous, le groupe Conan ! Pour ça, fallait y aller au couteau. Mais quand cette saloperie de guerre s'est arrêté, on nous a dit de cacher nos couteaux, nos mains pleines de sang, nos gueules et nos souvenirs de tueurs et d'assassins").
C'est lors de la bataille finale, ou les russes attaquent le campement français, que Bertrand Tavernier dénoue tous ses éléments. Les soldats de Conan, pourtant emprisonnés car accusés d'assassinats reprennent les armes pour un dernier baroud, d'autres continuent à refuser le combat dans un acte de bravade ultime, et Norbert prend part à la bataille, en bon soldat obéissant et un peu perdu qu'il est. Conan lui, après avoir obligé à la bravoure un jeune appelé condamné au peloton d'exécution pour lâcheté, redevient le guerrier féroce qu'il est, massacrant à en perdre la raison l'ennemi qui les attaque.

La dernière scène, extrêmement forte, voit Norbert rendre visite à son ancien ami et compagnon d'arme après la guerre. Conan, méconnaissable car bouffé aussi bien par les horreurs qu'il a vu et faites que par l'alcool  et le retour à la vie civile, n'est plus que l'ombre de lui-même. Les docteurs ne lui laissent que quelques mois à vivre... Il y a du "Rambo 1" (oui oui !) dans cette dernière discussion entre les deux héros. Conan, tel Stallone face à Richard Crenna dans la scène finale du film de Ted Kotcheff, confesse toute sa détresse, sa tristesse, sa lassitude et son désarroi à Norbert; il n'a fait que suivre les ordres, qu'à tuer et combattre parce qu'on le lui demandait, et comprend qu'il n'a été, avec ses camarades du corps franc, qu'un pion sans reconnaissance ni gratitude. Et la dernière phrase est d'une dureté rare : "regarde les bien si tu en croise (en parlant des anciens de son groupe), ils sont tous comme moi !".
Bertrand Tavernier signe là pour moi, en adaptant l'ouvrage de Roger Vercel publié au milieu des années 30, un chef d’œuvre à la construction et montée en émotion parfaites, qui restera comme une juste et nécessaire dénonciation des dommages psychologiques et physiques de la Grand Guerre. Il a réuni ici un duo d'acteurs exceptionnels pour incarner ses deux héros : Philippe Torreton et Samuel Le Bihan tous deux venus de la Comédie Française; sans eux et les seconds rôles parfaits recrutés, "Capitaine Conan" n'aurait indéniablement pas eu la même saveur. Techniquement, le réalisateur connait bien son affaire, et livre un long-métrage très beau tant en extérieur que dans les nombreux décors reconstitués (quels cadrages !), et riche en mouvements de caméra discrets mais efficaces.
Arriver à allier beauté esthétique et fond, voilà la marque des plus grands !


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Pour l'instant uniquement disponible en coffret avec "La vie et rien d'autre", distribué par Studio Canal, "Capitaine Conan" bénéficie d'une remastérisation parfaite, tant pour l'image (qui retrouve de très belles teintes et couleurs après une édition SD bien terne de ce coté-là) que pour le son (ici un Dts 5.1 détonnant), et de nombreux bonus historiques et cinématographiques repris de l'édition DVD : making-of réalisé par Nils Tavernier, réalisateur comme son père, scènes coupées, commentaire audio, et même un entretien inédit avec le réalisateur, qui revient sur la douloureuse expérience tant physique que psychologique du tournage.

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